Il est entre mes mains. Je le regarde et je n'y crois pas. S'il eût été quelqu'un pour me dire un jour "Tu poseras le pied en Afrique", je ne l'aurais sans doute pas écouté. On pourrait me juger pour cela. Alors je me demande pourquoi ma tête s'est si longtemps refusée à voir l'évidence.
J'ai toujours vu le continent africain comme une abstraction, quelque chose que je n'aurais pas voulu croire exister. Nier ses guerres, sa misère. Nier sa soumission certaine. Nier que ce qui s’appelait « esclavage » existe toujours dans notre monde. Nier ses richesses, ses valeurs. Nier l'Afrique pour renier mon appartenance à ces toutes puissances avides qui la surexploitent, sucent son sang et le font couler même. L’Afrique représentait pour moi l’arbre décharné, sec et cassant sans plus de sève pour fleurir. Le désespoir et la désolation, un crime contre l’humanité. Y aller pour moi, c’était comme y participer.
On se représente toujours ce qu’on ne connaît pas comme deux antipodes, un paradis sur terre ou un enfer. C’est con, mais rien dans l’Afrique ne m’avait jamais fait pensé à une destination dont j’aurais tout à apprendre. Et pourtant.
Et pourtant, le billet est là, entre mes mains. Je le regarde vraiment incrédule. Mais je sais pourquoi je pars. J’ai décidé d’aller à l’encontre de mon ignorance et de donner son sens véritable, même le plus succinct, au mot Afrique. Deux facteurs, dont un d’une grande importance dans ma vie, ont joué un rôle décisif :
J’avais envie de croire ceux qui m’en parlent avec tant de ferveur et de passion dans la voix, j’avais envie de retrouver Yann, l’ami d’une vie, qui s’est fait la malle là-bas depuis plus d’un mois.
« Un autre monde. Je ne peux pas t'expliquer. Tu vas tellement aimer », me dit-il simplement depuis la terre inconnue, à l’autre bout du fil. À ces mots qui semblent être le sujet d’un livre à eux tout seul, je m’extasie. J’irai au Sénégal. Pour commencer. Pour rejoindre Yann. Pour apprendre. Pour comprendre.
Je ne sais pas ce qui m’attend. J’ai tout oublié de l’idée que je m’en faisais, de mes à priori et sans doute plus encore de mes peurs. Car l’inconnu a ça pour lui : il provoque l’émoi le plus intense et le plus saisissant que je connaisse. Le même exactement que celui que l’on peut éprouver en croisant un regard inconnu qui vous dit « Tu vas m’aimer, c’est écrit ».
Je sens que ce billet n’est pas qu’un bout de papier. C’est un bout de vie.
Etapes :
Dakar
|