Je les regarde. Ils sont beaux. Lili. Pelle. Les deux survivants de cette belle aventure. Nous sommes à l'aéroport de Darwin.
Derrière les vitres de la salle fumeur, les avions se préparent. Sommes-nous fous pour avoir inventé de tels engins? Mais pour la première fois, ces coucous m'inspirent, je suis sereine.
Lili toute contente dépose devant mon nez ce qui sera le dernier café latte à l'australienne. Je l'apprécie à peine bien que je me délecte de l'odeur envoûtante. Mon avion annonce un retard. Je trépigne intérieurement. Je ne suis pas pressée de partir mais je pense à ces 30 heures de voyage qui m'attendent, quasiment 6 heures jusqu'à Singapour, 10 heures d'escale, puis 14h30 pour atterrir enfin à Londres. Il me faut prévoir aussi le moyen de transport depuis Londres jusque Paris. D'y penser simplement et je pourrais bien rester en Australie.
"Les derniers passagers à destination...", ça y est, le micro m'appelle. J'éteins ma clope. Je sens que c'est la dernière. Les bras se resserrent comme des étaux, on pourrait bien ne pas se quitter, mais il le faut.
Du haut du ciel, les larmes viennent, libératrices. Se dessinent les pourtours de Darwin la belle. Tous les souvenirs jaillissent, et les larmes de plus belles. Et les plus belles des émotions finissent toujours par avoir raison de vous, je sombre dans un sommeil profond.
La terre est une puce électronique géante, même de nuit, j'ai du mal à ne pas voir notre civilisation comme un ordinateur organique nouvelle génération. J’erre dans les couloirs de l’aéroport de Singapour. Les essences de parfum me donnent la nausée, les lumières des magasins m’aveuglent, tous ces gens qui courent dans les rayons de tabac et d’alcool m’exhortent à fuir. Cohue monstrueuse. La fatigue me gagne à nouveau. J’essaye tant bien que mal de trouver ma place sur un siège en plastique plutôt design, entre deux écrans géants. Le froid me gagne aussi. Sous peu, la clim. aura raison de moi. A 23h, je ne tiens plus. Les yeux explosés, je cherche l’hôtel, le seul du coin, qui loue les chambres aux 6 heures. Je grelotte, le prix est exorbitant. Je pense à ces 3 derniers mois à dormir dans la voiture, à 2 semaines dans un backpacker sans intimité aucune. Mes faiblesses me rattrapent, je saisie la clé de la chambre. Je ne trouve même plus le sommeil. Pourtant dans exactement 5h, je devrais vider les lieux et embarquer à destination de Londres.
J’ai failli loupé l’avion. Je ne suis plus trop habituée à courir. Et je découvre avec bonheur l’excellent programme cinéma de Qantas. J’ai peut-être dormi 1h sur ce long courrier et lorsque l’avion se pose, je n’ai plus qu’une envie : abréger mes souffrances et DORMIR !!! Je demande le prix d’un vol pour Paris, j’oublie vite fait bien fait British. « 140 livres », me dit l’hôtesse de réservation de chez KLM. Et allez comprendre pourquoi, j’ai décidé avec quasiment 30 kilos de poids sur les épaules de prendre le bus puis le métro pour aller jusqu’à la gare de Waterloo…
Faut-il être naïf pour croire que Eurostar est un train comme les autres. Non, chez Eurostar on vous fait payer plus cher qu’un billet d’avion pour utiliser… un strapontin. A bout de force, je capitule. Ruinée. Le train a du retard au départ. 4h plus tard, j’entre en gare de Lyon, amusée de revoir les graffitis qui gratifient les murs de Paris de leurs couleurs criardes. J’entends parler français dans tous les coins. Je pose un pied sur le bitume du quai. Le ciel est morose. J’oublie qu’on n’utilise plus du tout les pièces de monnaie dans les téléphones publics en France. J’ai besoin d’une carte. J’oublie mon didgeridoo sur le quai. 30mn plus tard, je reprends mes esprits, je cours vers les agents de sécurité. Dans mon souvenir il y a marqué TNT sur le carton, il serait foutu de le faire exploser pour vérifier que ce n’est pas une bombe. La sécurité fait barrage. Ils me disent « Trop tard, nanananèreuuhh ». Je viens de faire plus de 45 heures de voyage avec ce didgeridoo pour qu’on me dise « trop tard » ?!. Je suis exténuée, je réprime mes larmes. Un autre agent vole à mon secours. Je récupère le colis indemne et j’attends. 2h de plus, assise d’abord dans un café, sans consommer, puis sur le sol gris de la gare. J’attends les bras de mon frère dans lesquels 45 heures de voyage vont s’effacer comme par magie.
Mais le décalage horaire pèse sur mes paupières. Le lendemain matin, dans l'urgence, je m'en vais récupérer mon chat à l'autre bout de la ville, sans prendre garde aux règles de bienséance. J’appelle, je débarque, je prends la boule de poil croyant libérer mon amie Nadine de la terreur Milann. Mais Nadine n’est pas là. Et Nadine ne le pardonnera pas. Comme dans un rêve insensé, je trace mon chemin, mon frère se propose de garder Milann et me tend un billet pour la Suisse. « Bon aniversaire avec un peu de retard», me dit-il. Je vais revoir David. 4h30 pour toucher au bonheur. Bonheur. 3h30 pour revenir à Paris. Mon frère me dépose chez l’éternel ami Romana. Milann montre quelques signes inquiétants. Milann vient de se faire hospitaliser. Milann a failli mourir.
Règle première, quand tout va mal, tout ne peut aller que mieux par la suite.