C’est elle. La révélation littéraire. ma découverte. J’ai enchaîné en trois jours « Métaphysique des tubes », « Autobiographie de la faim », et voici venir la fin de « Stupeur et tremblements ». Amélie Nothomb me retourne le cerveau. Je me délecte littéralement, c’est bien le cas de le dire, de son écriture, de son goût prononcé pour l’autodérision et sa logique morbide toute singulière. C’est jubilatoire. Je me souviens l’avoir rencontrée à l’occasion de la sortie de son « dernier bébé » dont elle a enfanté récemment, Hirondelle quelque chose ou quelque chose Hirondelle, et j’étais là pour un petit autographe, sans même connaître sa bibliographie. J’ai rencontré un personnage. Un bout de femme simple vêtue de noir des pieds au cuir chevelu, avec des bas résilles en proie à la désolation, et une touche de rouge à lèvre très vif. Première impression : mémorable. Je sentirai presque son parfum pourtant je pressens qu’elle n’en porte pas. Ou bien le contraire, sans doute qu’elle en porte mais elle ne sent rien. Elle dégage autre chose Amélie. Quelque chose, une essence qui domine et écrase toutes les autres. Elle me subjugue totalement. Je suis paralysée, esclave et pourtant, elle n’a pas encore ouvert la bouche. Le présentateur fait les présentations et détaille à n’en plus finir et le parcours de l’écrivain et ses livres. Puis une question et une deuxième. Et je ris intérieurement tant son humour spontané et d’une logique pourtant déconcertante, s’abat sur nous comme une déferlante. Je me suis depuis régalée de son phrasé jusqu’à l’orgasme littéraire. L’œuvre est comme transcrite par une enfant naïve ou innocente qui vit dans un corps de femme et une boîte crânienne hors du commun. Amélie transpire l’intelligence et je subodore que tout le monde dans la salle se saignerait pour recueillir quelques gouttes de sueur. D’ailleurs, nous finissons tous comme des moutons par avancer vers l’estrade dans une anarchie passive jusqu’à rejoindre le rang. Un petit escalier improvisé permet à l’assemblée d’accéder au trône où siège la reine, et peu à peu, le piège se referme. L’instinct se met en branle. Il y a ceux qui donneraient tout pour passer devant les autres et voir la bête humaine. Ceux qui ont pris sur leur heure de déjeuner et qui vont à coup sûr être en retard, tant et si bien que certains s’en retournent bredouilles. Il y a les compétiteurs qui ne laissent personne grappiller un échelon et il y a les inquiets, les excités, les surexcités, les bavards et ces autres qui n’en peuvent plus de sourire d’impatience et de bonheur. Nous avons tous une forme extraterrestre d’intelligence incarnée à portée de main et avoir bu ses paroles ne nous suffit pas, plus. Un mot personnel, un regard juste pour nous. De l’esprit à emprisonner dans nos mémoires individuelles. Arrivée en bas de l’escalier, je suis déconcentrée par le gars de la sécurité qui reluque avec un tel manque de discrétion les nichons et le cul de toutes les gonzesses de moins de 15 ans qui passent à sa hauteur qu’il en devient malsain. Il me donne envie de vomir. Je me ressaisis, passe devant lui sans broncher tandis que j’aurais préféré en placer une bien cinglante. J’avance. Et là, je suis prise de panique. Qu’est ce que je lui dis ? Je lui dis quelque chose ? un mot d’esprit ? Je lui tends « Autobiographie de la faim », la main chancelante et je ne trouve rien d’autre que « Mon ami aime beaucoup votre style, tout comme vous, il a faim. Faim de livres. J’espère qu’il sera repu avec celui-ci jusqu’à ce que vous « accouchiez » (pour reprendre son terme) du prochain ». Il m’a semblé dire quelque chose de très con, parce que je me suis sentie très conne : quand son regard m’a croisé, ses yeux se plissaient d’incompréhension ou d’une réflexion dubitative qui ne semblait pas trouver de fin. Puis soudainement, elle a dit « il va le dévorer », et, tandis qu’elle le dit, elle écrivit au crayon de papier « livre à dévorer » et signait toute occupée à ses pensées. Je suis repartie comme soulagée d’un poids, tout en me sentant stupide à la fois. Pourquoi se sent-on si petit face aux gens qui provoquent des émotions chez nous et qui sont pourtant des personnes pas beaucoup plus grandes que nous ? C’est que Mademoiselle Nothomb est si accessible qu’elle nous donne à croire qu’elle est un être humain parmi les autres. Et elle l’est sans doute. C’est ça le paradoxe. On a du mal à accepter que ce ne sont que des mots et que tous ces rêves, c’est avant tout notre cerveau qui leur donne vie, parce qu’il le veut bien. Mais qu’importe, Amélie avait raison quand elle écrivait qu’elle était un Dieu et que tout lui était dû. Moi, je me prosterne devant tant de génie.