Les cheveux coiffés en pétard, d'une couleur orange délavée, les lunettes bien fixées sur son nez, elle me regarde des pieds à la tête d'un air condescendant. Son insistance non dissimulée, un rien méprisante, me met mal à l'aise. Voici longtemps que je ne me suis pas sentie comme une merde, un être insignifiant qu'on regarde avec dédain et moquerie, une chose, une espèce en voie de disparition... un microbe dans le genre.
Je me concentre. J'ai envoyé tant de candidatures en deux mois, spontanées ou non, et voici l'oppotunité d'un second entretien. Swatch. Je relève la tête, espérant retrouver ainsi un peu de dignité devant cette femme. Après 2h30 d'essai à appréhender le métier de vendeuse en boutique, elle me donne toutes les raisons de croire que ce n'est pas elle qui a pris l'initiative de me mettre à l'épreuve, mais sa hierarchie. Toutes les raisons de croire aussi que je n'ai rien à faire dans son équipe, qu'on ne se reverra sans doute jamais, que je recevrai la fameuse lettre de remerciement pour mon intérêt vis-à vis de la société, mais que mon dossier n'a pas été retenu.
Je ne sais plus trop comment prendre la nouvelle: "Oui, bon, pourquoi pas travailler ensemble, je ne suis pas contre ( mais au moins est-ce que vous êtes pour? ), mais bon". Du coup, mon entousiasme est légèrement ébranlé. Voici 3 jours que je travaille.
Cette femme là sait ce qu'elle veut et le fait comprendre du mieux qu'elle peut. Elle se veut exigeante, je dirais plutôt qu'elle me rabaisse et m'humilie tant que faire se peut, me harcèle. Ainsi j'ai appris que quand on n'est ni maquillée ni assez bien coiffée ou même assez bien chaussée pour elle, on manque de respect au client. Je surprends une conversation téléphonique où je m'entends dire que je suis débile. C'est terrifiant, j'ai mis 29 ans à m'en rendre compte !
Je courbe l'échine, reviens parée d'un masque synthétique de poussière d'étoile, me coiffe soigneusement, et marche sur 6cm de talons. Aussi loin que je m'en souvienne, je ne me suis jamais sentie aussi loin de moi. Pantomine presque désarticulée, gesticulant maladroitement pour ne pas risquer de contrarier son petit chef, j'en appelle à l'humilité qui doit me manquer et à cet amour qui me porte sans lequel je ne supporterais pas de perdre peu à peu mon identité.
Au fond ce n'est pas si grave. J'aurais bientôt un permis et le droit de m'émanciper au plus près de mes aspirations. So be it.